26 juin. Déluge tropical et surprises aquatiques.
J'ai cru que j'allais mourir de chaud, à demi-noyée dans ma sueur sur ce petit chemin d'Hubbard Park. Vraiment. Ca monte, il fait au moins 30°C et il pleut à verse. Sans compter les moustiques. Le K-way ne sert à rien, à part se plaquer contre la peau et me faire transpirer un peu plus.
Mais ces petits désagréments ne me gâcheront pas la journée, parce que tout est beau autour de moi. La forêt, les grandes feuilles de chataîgniers luisantes, les fougères d'un vert trop éclatant pour être vrai, les centaines de fraises des bois en bord de route, le ploc-ploc des grosses gouttes qui ruisellent et s'écrasent dans la mousse.
J'ai bien dormi en plus de ça, sur un confortable canapé plein de poils de chien et chats. Trois quadripèdes, cinq bipèdes, quelques poules et tout un tas d'objets intéressants peuplent la ferme dans laquelle je reste pour deux nuits. Ca sent le compost, les animaux, l'ail frais, le bois.
Ce matin je suis partie à pied pour rejoindre la route goudronnée et faire du stop en direction de la ville, à environ 12km.
J'ai marché environ une demi-heure sur la piste en terre puis sur la route avant de voir une voiture dans ma direction. Elle s'est immédiatement arrêtée. Ah ! Et pas n'importe qui, un juge fédéral qui vient d'arriver dans la Vermont pour travailler encore quelques années ici. Il a habité un peu partout dans le pays : Juno en Alaska, La Nouvelle Orléans, Californie... Pas de Floride au programme de sa retraite ! Expérience concluante de mon côté, selon l'angle d'approche: 100% de réussite, mais le trafic assez... réduit. Avec 700 000 habitants dans l'Etat, c'est pas grave, j'ai tout le temps pour marcher et dessabler les fraises.
Après le petit déjeuner et les sentiers du parc, je suis allée m'abriter au Capitole, pile à l'heure pour la visite guidée gratuite. Allez, je me mêle au groupe de touristes pour aller voir le bureau du Gouverneur, le Sénat et le Parlement, le tout en modèle réduit. On se croirait dans un petit chateau de province, avec son lot de visiteurs en baskets, sac-à-dos et K-way qui s'exclament "haaa" "hooo" et oublient tout une demi-heure plus tard. OK mis à part le fait que j'aie 40 ans de moins que les autres et que je ne commente pas une phrase sur deux, je ne fais pas tâche dans le décor. En tout cas c'est mignon.
Premières observations sur les modes et coutumes locales. On roule en Subaru Legacy au pare-choc bardé d'autocollants. On marche en sandales en cuir ou gore-tex. On a des chiens, un kayak, des enfants en t-shirt tie&dye. Tout le monde ou presque se bonjour dans la rue, les cafés, depuis les chantiers (et pas à la mode marseillaise). On mange du chou frisé, on boit de la bière locale et on s'y connait en plantes sauvages comestibles. Enfin, on est conscient de vivre dans une bulle toute verte sans OGM ni McDo, où les sénateurs locaux républicains demandent à la population ce qu'elle pense de la culture de chanvre comme moteur pour l'économie.
Le plan d'évasion de Montréal va comme sur des roulettes. Après-midi au salon de thé-apothicaire-astrologue, quelques courses au Co-op et tentative de retour à la maison. La gentille dame qui m'emmène ne connait pas la route qui mène vers la maison d'Elias et j'ai déjà oublié comment je suis descendue le matin-même. Bref, après avoir tourné en rond sur trois ou quatre pistes différentes, Charlene m'a emmenée jusqu'à chez elle pour consulter l'atlas routier et me déposer à bon port. Sont gentils ces locaux.
En rentrant j’ai préparé une tarte tatin avec du miel local. Bien bonne ma foi, Felix le boxer-loup (oui oui, du vrai loup, ça arrive quand on laisse les chiens attachés dehors) approuve et en boulotte la moitié sur le comptoir. Brave toutou. À ce point, je pense déjà au canapé moelleux, à la bonne nuit de repos qui m’attend et au réveil à l’aube pour marcher à nouveau sur la route entre les nappes de brouillard.
C’était sans compter la proposition d’Elias d’aller pelleter du gravier. Leur allée s’érode lentement sous le ruissellement de la pluie et le poids des véhicules à chaque passage. Avec Jess la voisine et amie d’enfance, on fait donc deux voyages à la caserne de pompiers à deux minutes d’ici pour rapporter 3 poubelles et 15 seaux bien pleins. La ville y laisse les habitants se servir en sable et divers matériaux. Jess le bulldozer soulève son pitbull de 50kg (c’est un monstre, un genre de veau qui grogne comme un ours-cochon) comme un caniche, autant dire que les seaux de gravier humide ne lui font pas peur. Il fait toujours aussi chaud, la lune se lève, le ciel est magnifique et les lucioles sont de sortie.
Jess :
« Vous trouvez pas que c’est la nuit parfaite pour aller pêcher ? Allez on sort les bateaux, les cannes, et on va attraper des tonnes de bars [ndlr : traduction de bass, ça me semble louche] le long du mur du réservoir ! »
À ce point-là on est revenu dans la cour à côté de la maison. Heuuu. Tom a l’air hésitant, Elias est fatigué, moi je suis le groupe quoi qu’il se décide. Elle appelle Charlotte, une troisième colocataire, par la fenêtre :
« Chaaaaar ! Si tu venais de Montréal, et qu’on te donnait l’occasion d’aller faire du canoë à minuit sous la lune et de faire frire tes poissons avec des Vermontais fous et leur voisine redneck qui tire sur tout ce qui bouge, qu’est-ce que tu ferais ? Tu irais ? J’entends ces ptits salauds de bars nous narguer d’ici ! Allez c’est parti ! On embarque la Française ! C’est pas illégal tant que tu t’fais pas choper ! »
Et glou et glou, elle descend sa 3ème Pabst (LA bière pas chère, "beer-flavored water" dirait mon pote Jason), enlève son t-shirt et va chercher ses cannes et vers. Jess travaille pour la mini base de loisir au réservoir en bas de la route. Elle a toutes les clés pour détacher les canoës et récupérer les pagaies dans les cabanes. La niveau d’eau a beaucoup monté ces derniers jours et on n’y voit pas grand-chose de toute façon.
Le temps d’arriver, les nuages ont caché la lune et la surface du réservoir est entièrement masquée sous une épaisse brume. C’est cool. On a tous les ingrédients du mauvais film d’horreur : la bande de « jeunes », la nuit, les bruits d’animaux non-identifiés dans les buissons, les « vous êtes oùùù ? » assortis des clignotements des lampes torches et le décor propice à l’apparition d’une armée de zombies.
Pas de zombie ni de poisson malgré quelques touches. On fait l'aller-retour jusqu'au mur de rétention à l'extrémité du lac. De temps en temps un castor se jette à l’eau, la lune se découvre et se reflète parfaitement sur la surface de l’eau lisse comme de l’huile. Retour à 2h30. Dodo, on n’a plus 20 ans !
Voilà à quoi ça ressemble de jour. Pas trop mal :)