29 - 30 juin. Le meilleur Bed & Breakfast du monde.
Comme prévu, Alexandra est venue me chercher à Montpelier pour m’emmener chez elle à une vingtaine de kilomètres, près du village de Plainfield. Tout comme sa voiture, la maison d’Alexandra déborde de boîtes, vêtements, objets… « Encombrée » reste un euphémisme.
J’ai mis les pieds dans la cuisine quelques secondes pour proposer mon aide (refusée) : pas un centimètre carré de libre pour poser un verre, les comptoirs disparaissent sous la paperasse et la bouffe. On m’avait prévenue que j’arrivais à une période de transition et que j’étais la bienvenue si je pouvais supporter le bazar, ou bien acceptais de camper dans la petite prairie malgré le risque de pluie.
« On a acheté la propriété en 1985 pour l’élévation, la vieille grange, la vue. Surtout la vue. En fait ça fait 30 ans qu’on repousse les travaux, c’est n’importe quoi dans la maison et la moitié de la grange tombe en morceaux. »
Elle et moi sommes assises comme au théâtre devant une petite table carrée en fer forgé et en verre : toute la vallée en décor de fond, les chats, le cheval et un daim occasionnel en personnages, de gigantesques rouleaux de nuages et la pluie qu’ils crachent au loin en guise de rideaux, le tout éclairé par les rayons de soleil filtrant çà et là sur la forêt.
« On n’est pas bien là ? »
Me demande Alexandra avec un sourire radieux. La coquine, elle doit jubiler à chaque fois qu’elle installe ses invités dans ce qu’elle appelle sa "prairie magique".Alexandra a préparé une grande salade pleine de feuilles de basilic frais. Je me régale en l’écoutant, elle a autant d’histoires à raconter que de cartons à entreposer. Elle m’a expliqué en détail comment fonctionnent leurs capteurs solaires thermiques, les trois lots de panneaux photovoltaïques, l’éolienne et la coopérative énergétique. Même en hiver par -20°C, l’eau du lave-linge est chauffée par le soleil.
Sur le toit de la maison trône une grande antenne radio. C’est l’une des passions d’Ed, programmeur informatique retraité et homme à tout faire : charpente, plomberie, électricité, entretien du voilier… et toujours heureux de réparer tout et n’importe quoi sans mentionner une seule fois le geste malencontreux qui a brisé la vitre ou le mât. C’est le mari parfait d’après Alexandra, le troisième, rencontré à l’Eglise unitarienne alors qu’il y faisait la vaisselle avec grand plaisir.
Ed est très gentil lui aussi. Je remarque ses sourcils très mobiles et expressifs, aussi broussailleux que sa barbe. Il n’aime pas les légumes et nous laisse dîner entre femmes, avant de récupérer nos assiettes pour tout laver. Ed a aussi monté la tente avec mon aide en faisant remarquer qu’en cas de tempête du siècle, ce n’était pas raisonnable de s’installer sous leur éolienne. Mais bon, ajoute-t-il, statistiquement, je n’ai pas beaucoup de chances de me faire écraser dans mon sommeil entre aujourd’hui et demain.
J’ai bien dormi dans mon spacieux chateau dans le petit champ sous les étoiles, malgré les BANG BANG BANG venant de la grange dès l’aube. Un pic y a élu domicile et s’est pris d’affection pour le poteau téléphonique et l’une des poutres du toit. Au menu du petit déjeuner : œufs brouillés, bacon, pain complet et café crème à l’érable préparés par Ed, et toujours servi face à la vallée. Mon bus ne part de Montpelier qu’en début d’après-midi.
« Si tu aimes te baigner toute nue dans l’eau glacée, essaye sous le pont à un mile en bas de la route. Personne ne saura que tu es là. »
Je n’ai osé tremper ni un orteil, ni une fesse entre les rochers moussus et branches amassées par le flot de la petite rivière, d’autant qu’il fallait passer au travers des toiles d’araignée. Cependant la campagne est magnifique, la piste de terre monte et descend entre les monts, cernée par la forêt et des petites prairies constellées d’arbres fruitiers. Personne ou presque n’utilise de pesticide dans la région ; les haies bourdonnent d’abeilles dodues et les voitures se font rares.
Je tends le pouce pour un lift jusqu’à Plainfield où je passe un long moment dans la boutique de livres d’occasion qui occupe une grande maison. Dans chacune des pièces, les livres plus ou moins jaunis occupent l’espace du sol au plafond, éclairés par des lampes de chevet dépareillées. Il y a toutes les catégories imaginables, y compris "Hippies - 1960's" et au moins 10 subdivisions de jardinage. J'ai trouvé mon bonheur sur les étagères de livres gratuits dehors, là où on a empilé de vieux classiques français, des études sur la campagne jurassienne dans les années 1920 et pas mal de vieilleries. La Symphonie Pastorale d'André Gide m'a séduite avec sa divine odeur à faire palpiter les narines.
C'est l'heure de remonter chez Ed et Alex pour qu'on me dépose à Montpelier. Alexandra tient à aller me montrer de plus près les plates-bandes du Capitole, où je n'avais pas remarqué... les légumes. Plantés par les gens, pour les gens. Tiens, des choux frisés. Maintenant j'ai le droit d'aller attendre à l'arrêt de bus. Décidément, je reviendrai.