20 - 22 août. Rednecks dans les bois, labrador et maison flottante.
S'extraire d'Arcata pour commencer. Puis s'extraire d'Eureka. De saut de puce en saut de puce, nous voilà dans le petit patelin de Fortuna. Et là, après une heure d'attente à l'entrée de l'autoroute et un bras d'honneur avec un bon coup de klaxon, on commence à déchanter. Je vais demander à une bande de djeunz qui "attend" dans un fourré s'il existe une seconde entrée d'autoroute. Ca parait évident vu que personne ne passe par ici pour aller au sud mais le flot vers le nord est ininterrompu. Ils sont 5, vont vers Garberville, n'ont aucune idée de rien. Pas de risque de concurrence avec eux. A l'action !
Trois heures plus tard, après avoir traversé la bourgade à pied, testé l'autre entrée, surchauffé au soleil et réalisé qu'on avait mis les pieds dans un coin pas aussi "ouvert" que le reste la région, nous voilà à quelques kilomètres plus au sud au milieu de nulle part. On ne s'ennuie pas non plus, à regarder les arbres à perte de vue.
Un type devant nous, seul, fait le pied de grue depuis plus de 5h. On discute, il a peut-être 45 ans. Vagabond, il dort dans les fossés et va jusqu'à Santa Cruz. Bon courage. On se poste avec son accord à 200m devant lui. Une voiture s'arrête enfin à son niveau, il court après mais elle redémarre en trombe.
La voiture reviendra vingt minutes plus tard. La femme au volant voulait s'arrêter pour nous et pas pour lui. Ca fait un pincement au coeur mais on ne va pas rester là ni discuter alors qu'elle a roulé au moins 10km pour effectuer son demi-tour. Encore un "petit" trajet puisqu'on vise Mendocino à plus de 150km de là. "Viser", un bien grand mot puisque rien ni personne ne nous oblige à quoi que ce soit. C'est là la magie du voyage, malgré la contrainte du temps dans notre cas. 6 semaines c'est très, très court mais depuis qu'on a quitté Portland on peut bien mieux prendre la liberté de se perdre, se laisser dériver, laisser les choses arriver simplement et ne jamais être déçu d'avoir chamboulé des plans faits pour être changés.
Lucie nous ramasse après une demi-seconde d'hésitation bien visible. Pas mal de gens dans le coin ont eu une mauvaise exprience olfactive avec des stoppeurs, souvent des saisonniers. En tout cas elle est ravie en découvrant qu'on est européens et nous raconte son année en Belgique, plus de 30 ans aupravant. Elle aussi a arpenté les routes, a beaucoup de belles histoires à raconter, elle veut rendre service et saisit l'occasion en nous invitant à venir passer la soirée et la nuit dans sa maison toute en bois dans la fôret. D'après elle on n'arrivera jamais à Mendocino ce soir et on ne trouvera rien entre Leggett et la côte pour dormir. Seules conditions : que son mari et l'ami qui loge chez eux en ce moment n'y voient pas d'inconvénient, et qu'on soit prêt à décoller le lendemain matin à 7h lorsqu'elle ira travailler sur le chantier de l'autoroute.
Les gars sont partants. Curieuse transition : après Arcata et sa "scène" si particulière, voilà un autre petit morceau de la Californie le temps d'une soirée avec des soixantenaires tout aussi portés sur le vert que les générations précédentes. Et ce malgré l'identité politique clairement républicaine de John, l'ami de Lucie et Mike. John porte fièrement son t-shirt Redneck Activist , fume la pipe (en verre) et joue de la guitare au coin du feu. D'après lui les bûcherons ont été les premiers à cultiver, c'est un élément culturel qui transcende les différences sociales ou politiques. Comme l'OM à Marseille, ciel. Barbecue, discussions politiques épineuses, questions pièges sur la peine de mort, grande hospitalité, ciel étoilé incroyable au milieu de la fôret et douche extérieure en attendant la fin des travaux dans la salle de bain. Une parenthèse étrange, inoubliable, une autre tranche d'Amérique.
A 7h le lendemain matin il n'y a bien sûr pas un rat à l'embranchement de la Highway 1 qui mène vers la côte. Il fait bon, les oiseaux chantent, on a préparé deux petits panneaux "French" et "Dutch" à tenir au dessus de nos têtes sur les conseils de Lucie, il ne reste plus qu'à attendre que le poisson motorisé morde. Vers 9h, une femme aux cheveux violets s'arrête, sort directement de la voiture d'un pas énergique et se plante devant moi : "Tu es Française ? Vas-y parle en français, dis quelque chose !" Je passe le test avec succès, ouf, on peut embarquer. Comme Lucie, elle se méfie maintenant des autostoppeurs . Le flux de saisonniers s'est intensifié, ces dernières années, Garberville reçoit aussi pas mal d'itinérants junkies envoyés là par bus par la ville de San Francisco. La meth fait des ravages dans la petite ville à la réputation pourtant si cool. Penny nous dépose à Mendocino en nous donnant rendez-vous à Black Rock City au Nevada (Burning Man), le mercredi et jeudi matin entre 5h et 8h. Elle tiendra une machine à bulles de savon géantes sur l'Esplanade, tout près de l'Homme en bois qui brûlera le samedi soir. On ne se promet rien mais on essayera. Merci Penny!
A force de toujours être en mouvement, on allonge de plus en plus les pauses café, surtout lorsqu'elles ont lieu dans des petits paradis comme celui-là. En descendant la rue principale pour repartir, on sourit à un vieil homme avec une barbe blanche à rendre jaloux le Père Noël. Lui nous sourit aussi, à vrai dire on dirait que c'est sa mission aujourd'hui : regarder passer les gens et les interpeler sans dire un mot. Et voilà, 10 minutes de plus à Mendocino, à discuter de la côte, de l'Oregon, de petites et grandes histoires, et on repart avec les instructions pour rejoindre LE spot où se poster pour attraper une nouvelle voiture.
Bon conseil. En quelques minutes, Brooke nous embarque dans son break avec son gros labrador noir Shadow. Le pauvre n'a plus autant de place avec moi sur la banquette arrière, alors il s'assied et bave sur l'épaule de Michiel en lui soufflant dans l'oreille. Brave toutou.
Route magnifique, belles conversations, et une invitation de plus pour la soirée. Après la tente plantée dans le jardin d'une maison au milieu des arbres géants, Brooke nous propose le futon (en pensant à retourner le matelas, d'habitude c'est celui de Shadow) dans le salon de sa maison flottante à Sausalito. Tout s'enchaîne, parfaitement, sans l'avoir réellement cherché. Je crois qu'on laisse juste aux belles opportunités la place pour qu'elles s'expriment. Brooke nous a donc emmenés promener Shadow sur une très belle plage, à peine à 3 ou 4 kilomètres du Golden Gate et de l'agitation touristique. Le lendemain, lorsqu'on se décide à franchir le pont vers San Francisco, l'invitation est renouvellée au cas où on ne trouve pas où dormir là-bas. On connait le chemin et la maison n'est jamais fermée : avec l'humidité et la marée, la porte se déforme et bloque le verrou alors mieux vaut laisser ouvert plutôt que de se retrouver enfermé dehors.
Les maisons flottantes de Sausalito sont comme partout ailleurs, organisées par "quartiers" et types de populations. Il y a des quais fermés avec concierges, d'autres où les ponts tombent en ruine et les lignes électriques tiennent par miracle comme dans un bidonville, un coin très alternatif avec beaucoup d'artistes et un jardin partagé. Jolie balade. De quoi inspirer nos amis Néerlandais au style... comment dire... plus carré ! Celle de Brooke est la première.
Retour à la ville. Arg.