22 aout. Weekend Eugenique
Comme prevu, le trajet Eugene - Coos Bay fut moins long et moins penible que l’aller. Danielle m’a deposee a la sortie de la ville et j’ai eu pas mal de chance. 6 voitures mais peu d’attente et des gens sympathiques. Tous, comme d’habitude, me conseillent de me mefier des “weirdos” (cingles) qui sont partout. Pour le moment, pas vraiment de weirdos en vue a part aux environs des stations Greyhound ou parfois dans la rue. Comme partout finalement. Non, en fait, bien moins de siphonnes du bocal croises en plus d’un mois de voyage qu’en une simple descente sur la Canebiere a Marseille.
Un petit mot sur l'un de mes chauffeurs qui le merite bien. Bill m’a transportee entre Reedsport et Florence. Je ne voulais pas prendre cette route et plutot couper par l’interieur des terres mais autant profiter de l’occasion, une seule voiture pour tout le trajet et moins de 30 secondes d’attente. Son pick-up est tout propre, avec une medaille religieuse accrochee au retroviseur. Lui s’est visiblement fait beau et il sent bon le parfum. Bill a 85 ans et m’a raconte, “les temps que la jeunesse d’aujourd’hui ne peut pas connaitre” : la grande recession, les folles virees en Harley Davidson sur les routes de Californie, ses multiples bagarres dans les clubs de swing ou de rock ou il invitait poliment les demoiselles a danser mais leurs amis ne le prenaient pas tres bien. Cela lui a valu le surnom de Wild Bill, qui d’apres lui, le precedait dans tout l’Oregon. Aujourd’hui, apres une Guerre Mondiale, une attaque cardiaque, 45 ans de construction, bucheronnage et mille autres metiers, Bill est range... Quoique, il va voir une amie a Florence... Il en a une autre a Coos Bay, et 2 ou 3 autres dans d’autres villes mais il m’a confie d’un air entendu qu’aucune d’entre elles n’est au courant de l’existence des autres. Mouarf. Lui n’est surement pas au courant de l’existence des autres messieurs non plus.
Ho, un autre mot sur mon dernier “chauffeur”. John-Charles est venu de Floride pour un entretien, il est medecin hospitalier et n’a jamais vu la Cote Ouest. Il a donc profite de sa voiture de location pour faire un saut a Florence. Il s’emerveille des arbres, des dunes, encore des arbres. C’est drole, j’en sais finalement plus que lui sur la region et lui explique les moeurs cannabistiques locales, la loi qui interdit tout conducteur de se servir dans les stations essence (on ne sort pas de son vehicule et on attend que le pompiste s’occupe du service), lui conseille quelques endroits a visiter et les bons restos a Eugene. En me voyant sur le bord de la route, il a eu pitie et a fait demi-tour pour revenir me chercher en croyant en plus que l’autostop etait interdit comme en Floride.
Le marche hebdomadaire d'Eugene valait effectivement le coup. Comme je ne prenais que quelques tomates pour le gouter, un producteur me les a donnees en demandant d’en distribuer a mon tour, pour faire passer le karma, le tout avec un grand sourire. J’en ai donc donnee une a un apiculteur, non sans discuter quelques temps avec lui pendant qu’il jouait avec ses abeilles. Il en avait apportées quelques unes dans un bocal. Partout, de la musique, des hippies de touts ages, des percussions, des didgeridoos et des pieds nus. Un peu plus tard, bien curieuse et sur les conseils de plusieurs personnes, je suis allee voir Connie, une petite dame toute deformee qui lit “l’avenir” dans differents tarots. Son oeil encore valide est tres bleu, captivant, le genre d’oeil qui voit et qui sait. Ca parait surement etrange et/ou tres “romance” decrit comme ca, mais il faut voir son oeil et l’ecouter parler avec confiance et certitude pour comprendre. Elle m’a dit des choses que je savais deja, ou plutot, qu’on m’avait deja predites, avec quelques precisions et peut-etre plus de fluidite. Marlene, si tu me lis... A Coos Bay, Danielle a aussi utilise son tarot “Osho”. Tout se recoupe, c’est fascinant. Pour les curieux, rien de standard ou vague qui s’appliquerait a n’importe qui. Je ne crois en rien, la croyance se base sur le mythe ou le doute. Je ne fais qu’ecouter et constater, sans a priori.
Jojo, un ami de Connor et chanteur dans son groupe est venu le soir et apres un bon jus maison de cardes, carottes, pommes, concombres et citrons, on a regarde quelques episodes du Colbert Show. C'est une emission politique satirique reprenant avec habilite un talk-show conservateur de la chaine Fox News. Pour poursuivre cette experience tres agreablement locale, j'ai eu le droit a une vraie tournee d’Eugene by night, avec ses quelques bars au centre-ville ou tout le monde se connait. Nous partons a trois mais rapidement, on forme un groupe d’une dizaine de personnes et nous filons au Rock 'n Rodeo. D’apres eux, le pire bar de la ville, un repere de beaufs et de cow-boys avec de la musique pourrie, des tables de billard et de la biere pas chere. Une vraie tranche d’Amerique, bien juteuse et savoureuse. En fait, peu de rednecks le samedi mais c’est effectivement le genre d’endroit ou je ne mettrais jamais les pieds en France. Ici, c’est different, ca fait partie de l’experience culturelle et qu’est-ce que c’est drole! On quitte l’endroit environ 2h plus tard quand Jojo se fait plus ou moins jeter dehors apres avoir dit a un vigile joufflu et agressif qu’il n'y avait "aucun écriteau pour (le) prévenir qu'un gros porc allait (l')emmerder s'(il)essayait de passer par cette porte" sourire aux levres. Le vigile continue a nous insulter et a chercher la bagarre 200m plus loin alors qu’on part en rigolant.
Connor m’a demande si je demenagerais ici si je le pouvais. Oui, certainement. Pour l’immensite, cette echelle differente qui s’applique aux paysages et a presque tout. Surtout pour les gens et cette gentillesse generalisee. Peu de jugement ici, chacun s’habille comme il veut et adopte le mode de vie qui lui convient. Beaucoup d’initiatives culturelles, de musiques, d’arts, de culture “Do it Yourself” (“Fais-le toi-meme”) et de bizarreries plaisantes. Mais malgre l’exotisme de la nouveaute, je me lasserais peut-etre au bout de quelques mois et la bougeotte m’entrainerait a nouveau vers d’autres horizons. Sans parler de la legendaire securite sociale. A Portland, une pharmacienne dans une grande chaine de drugstores nationale m’a dit avec un grand sourire ironique, devant mon air outre devant le prix des bandelettes pour les lecteurs de glycemie : “Welcome to America’s crapy healthcare !” (“Bienvenue dans le systeme de sante merdique americain”). Toute analyse ou intervention médicale doit etre prealablement approuvee par son assurance. Bien sur, les assurances remboursent a minima et ont des listes d’actes autorises par pathologie ridiculement restreintes. Les medecins consciencieux, ou du moins concernes par la sante de leurs patients, en viennent a declarer n’importe quelle pathologie pour permettre le remboursement d’un acte. Bref... L’herbe peut etre difficilement plus verte qu’en France sur la pelouse medicale.
Revenons a Eugene. Depart, demain sans doute, pour Ashland pour faire un bout de chemin avec Jeffrey vers la Californie, puis je passerai bien une journee a San Francisco... Je prevois d’etre samedi a Sacramento pour rencontrer Marcel, mon futur camarade de Burning Man.
Marcel a 40 ans, une femme, 2 enfants, un emploi prenant dans l’informatique. Ses amis lui ont offert un ticket pour Burning Man et se sont ensuite desistes. Il a donc poste un message sur le forum internet officiel de BM pour trouver des personnes avec qui y aller, qui seraient dans le meme etat d’esprit que lui : partager la voiture, monter un petit campement commun mais rester assez independants une fois sur place. Chacun explore Black Rock City (nom donne a la ville ephemere de 60 000 personnes qui prend forme chaque annee pour une semaine au coeur du desert) comme il le souhaite et a son rythme. C’etait excatement ce que je cherchais. Nous avons echange de longs emails pour etre surs que ca collerait. Je vais donc atterrir chez lui d’ici quelques jours pour que l’on fasse les dernieres mises au point techniques et quelques courses. Il va falloir apporter un gallon d’eau par personne et par jour sur place, toute la nourriture necessaire pour la semaine, le materiel de camping et de survie, de quoi s’amenager un espace commun ombrage et resistant aux tempetes de sable, frequentes dans cette region du Nevada. Il faut egalement penser a apporter de quoi donner. Tout est base sur le don et l’echange, pas d’argent a Burning Man. C’est l’un des 10 principes fondamentaux, en voici d’ailleurs la liste complete traduite en francais. Danielle, grande voyageuse pleine de ressources et d’energie positive m’a parle d’un ami qui qui a dit un jour qu’il n’y avait que 3 “monnaies” indispensables et universelles : le courage, la gentillesse et un grand sourire. Effectivement, ca marche. Et ces devises-la n’attirent pas les memes interlocuteurs que les dollars.