26 juillet. "Que le Père nous aide à régler notre situation dentaire !"

Publié le par pong.over-blog.org

Nous sommes bien sûr retournés à Preserved Seed, cet excellent café où Dave nous a emmenés le premier soir. Les serveurs affichent toujours ce même sourire un peu béat. En faisant un tour dans une annexe du chalet qui sera bientôt un salon de thé, je jette un coup d'oeil aux quelques articles pas encore officiellement en vente. Un des grands barbus souriant me dit de prendre un pot de miel si je veux. Ca ne se refuse pas.

 

On commence donc à discuter avec ce jeune homme au nom étrange et imprononçable qui nous invite à la ferme où il vit avec la "communauté". Ils habitent tous à une dizaine de kilomètres de Nelson, sur la route qui nous menera à Osoyoos, l'étape suivante. Ca tombe bien, on avait bien envie de passer une nuit en dehors de la ville, de mettre les mains dans la terre et pourquoi pas de poursuivre la discussion. "On a une tente, on trouvera sûrement un coin où la planter" "Oh mais vous pouvez rester avec nous à l'intérieur". Dave glousse de rire en entendant la nouvelle ce soir-là en rentrant du travail. Apparement ils ont un mode de vie "particulier" et "on verra sur place". Il insiste déjà pour avoir un compte-rendu ! On se dit juste que s'ils mangent à la ferme comme on mange au café, ça vaut bien une après-midi d'aide et quelques prières puisque c'est un genre de communauté religieuse. Bon, OK, une secte, mais on ne pouvait pas savoir et au moins on s'y est rendu sans a priori.

 

Le lendemain, après avoir retrouvé Jordan, que j'avais rencontré un an et demi auparavant en Californie et qui est revenu depuis belle lurete de sa marche Vancouver-Mexico, nous allons tâter l'ambiance au café et vérifier si l'invitation tient toujours. Bien sûr, c'est confirmé après uen brève discussion avec Isaac, le chef de la communauté. Une demi-heure plus tard, nous voilà en route pour la Mt Sentinel Farm. Pendant un petit moment d'attente, on nous a tendu les publications des Twelve Tribes (d'Israël) à feuilleter. J'ai du mal à suivre le logique des articles, entre dessins psychédéliques, mentions multiples aux Grateful Dead et inserts religieux pas toujours très clairs. On nous a aussi demandé si on était marié. "Bien, c'est pas un problème, tu pourras dormir dans le chalet des single sisters et Michiel avec les single brothers." Ah aaaah.

 

  12tribes welcome

 

Arrivés sur place, terrassés par la chaleur, on dépose chacun nos affaires dans nos chalets respectifs, moi avec Levah et Pieuse, Michiel avec les hommes. Ils ont tous des noms en -ah ou -iel du style Yeftah, Roch'avah, Nathaniel et je ne comprends jamais du premier coup, ni du deuxième d'ailleurs. Je leur fais répéter par souci de forme et feins d'avoir compris. Les femmes portent les jupes aux chevilles et les cheveux longs attachés, les hommes ont tous une barbe fournie et les cheveux longs eux aussi. A mon grand regret, pas d'activité au potager pour moi mais on me propose de trier un cageot de 18kg de cerises en voie de décomposition pendant que Michiel tond la pelouse et ramasse 2kg de framboises en plein soleil. Même si les pères s'occupent un peu des enfants, les activités restent très clairement séparées : les hommes travaillent presque tous sur  le chantier de la boulangerie, les femmes sont en cuisine, à la lessive ou avec les enfants qui sont "scolarisés" sur place.

 

12tribes jardin

 

Les membres de la communauté ont construit de leurs mains tout un groupe de chalets pour les couples mariés, les chambres partagées pour les célibataires et des escaliers couverts reliant les bâtiments. Plusieurs potagers et vergers, une étable, deux poulaillers, des ruches, une extension de la ferme, un puit avec système d'irrigation, le tout en à peine plus d'une dizaine d'années. La boulangerie sera fonctionnelle d'ici quelques semaines. L'ensemble tourne à plein régime, alimente le café en fruits et légumes en été et nourrit en partie les vingts et quelques habitants. Le jus de pomme et le yaourt maison sont d'alleurs à tomber à la renverse. C'est dire qu'il faut une sacré volonté et discipline pour maitenir la cohésion du groupe, éviter les querelles et surtout les départs. 

 

C'est Isaac, prêtre autoproclamé de la communauté qui s'en charge au cours de deux rassemblements à 7h et 19h, tous les jours de l'année. Après avoir préparé le dîner, les femmes se couvrent les cheveux si ce n'était pas déjà fait, les hommes se passent un bandeau de cordelettes tressées autour du front et tout le monde se retrouve dans la grande salle à manger. Yeftah s'empare d'une guitare, ....-iel d'une basse et hop c'est parti pour une chanson enjouée en cercle pour déclarer leur amour à leur Sauveur. Plutôt sympathique, surtout le passage "nous rentroooons dans le vorteeeex" et la compression du groupe au centre de la pièce, épaule contre épaule, avec les enfants qui dansent au milieu. après cette parenthèse "festive", Isaac annonce sa décision de ne pas renouveller leur demande pour obtenir un stand au festival électronique Shambhala qui aura lieu la semaine suivante dans la région. Tous les ans, les 12 tribus y servent des en-cas et boissons mais il refuse désormais que la jeune génération voie "les choses terribles qui se passent là-bas", "non seulement la nudité" mais aussi "bien pire". Ah. Nous jugeons prudent de ne pas mentionner Burning Man comme étape dans notre voyage, hum.

 

Le soir venu, un des membres de cette jeune génération nous entretient des desseins de la communauté, de leur difficultés à garder les enfants à la maison en France et en Allemagne, du jour du Jugement, de ceux qui seront sauvés (eux) et des autres qui ne survivront pas (le restant du monde). Je laisse Michiel et ...-ael débattre des Testaments et me contente de caresser une belle vache Jersey dans la pénombre du pâturage où nous sommes restés une bonne heure. La ferme est trop belle, la tombée de nuit trop magique pour penser Apocalyspe ou consanguinité. La vache reste elle aussi immobile. Elle non plus ne sera pas sauvée.

 

Le lendemain c'est un autre son de cloche. Chacun est venu avec son exemplaire relié de la Bible et Isaac commence son enseignement en soulignant l'importance des rassemblements quotidiens. "Si vous ne venez pas un jour, deux jours, quelle que soit la raison, le Père va vous attendre car il sait qu'il a rendez-vous à 7h. Au bout de 3 jours il ne vous attendra plus et alors vous vous étonnerez de ne plus l'entendre. A qui la faute ? Au Père ?? C'EST LA FAUTE DU PERE SI VOUS REFUSEZ DE VENIR ENTENDRE SON MESSAAAAAAGE ???" Les murs en trembleraient presque, le silence consécutif est assourdissant. Certains doivent se sentir visés et se tortillent nerveusement les doigts.

 

Ensuite, un petit mot sur la situation dentaire de la communauté. Il semble que les caries se multiplient et que les convois chez le dentistes deviennent plus fréquents. Les femmes, pragmatiques, décident de réduire la quantité de sucre dans le thé que tout le monde sirote le matin et à longueur de journée. Isaac pense plutôt que c'est un message du Père. "Nous devons réfléchir au sens de ce message. Pourquoi toutes ces caries ? Qu'avons nous fait ?? Demain nous romperons le pain et nous nous confesserons ! Que le Père nous aide à régler nos problèmes dentaires !".

 

Nous décidons de filer rapidement, après avoir donné un dernier coup de main au tri des cerises. La chaleur est déjà écrasante et nous devons nous rendre à Osoyoos, à plus de 230km de là. L'estomac rempli de yaourt et les sandwiches de Pieuse emballés, nous voilà à nouveau sur la route, mi-amusés, mi-fascinés par tous les aspects de cette expérience peu commune. 

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